La blancheur a cousu le monde

•février 16, 2009 • 2 commentaires

brouillard

Ce matin-là, lorsque Claudia s’était réveillée, la lumière n’entrait dans la chambre qu’atténuée, grisée, ou peut-être blanchie d’une blanc mat, et le silence était hésitant, c’était un jour de neige. Claudia avait mis ses bottines, et avait décidé d’aller se promener dans la neige, qui tombait toujours, lente, on l’aurait presque crue immobile, tombant sans bouger pourtant, et les flocons se laissaient aller vers le sol sans humeur. C’était curieux cette neige trop subite, qui avait surpris même les champs, et recouvrait l’herbe comme une décoration, mais partout la verdure dépassait, restait droite, simplement habillée par la neige. Près des habitations de nombreuses personnes promenaient leur chien, heureuses de voir un changement météorologique diversifier un peu leur quotidien. Elle s’aloigna du village et fut bientôt entourée des vergers, les troncs sombres s’alignaient, barreaux noirs autour de la route, ils formaient de longs tunnels envahis par le brouillard qui avait rejoint la blancheur de la neige. Tout autour c’est la victoire d’un silence qui ronge les mots, ces squelettes de sens, mais pourquoi vivraient-ils? Mais le silence se fait fatigue lorsqu’il s’insinue dans les membres trop lourds, dans la tête qui se perd dans ce vide trompeur et menaçant comme les nuages avant la neige. Il a cessé de neiger mais la lumière est éteinte aussi, les champs sont vides partout.

neiges

Et le soleil revient, étincelant, doré comme un matin joyeux, il vient embraser le paysage, caresser la chape de neige, partout ses reflets brûlent les yeux comme un grand bonheur de la vie qui revient. On entend le crépitement des morceaux de neige qui se défont déjà en eau, qui coulent, qui fondent, qui tombent, qui glissent pour retourner à la terre. C’est beau et triste en même temps, parce que c’est toujours une disparition, la perte de la pureté comme celle des papillons qui s’envolent. D’ailleurs par-là on entend chanter des oiseaux et le ciel se remplit de vols. Par jeu, par ennui Claudia décide de suivre un petit chemin, qui s’enfonce dans des bois en s’écartant décidément des maisons.  Sur le sol il y a les cartouches abandonnées par les chasseurs. Elle traverse un petit ruisseau, cimenté, mais c’est la forêt qui murmure autour, comme un accueil.

Puis le temps changea de nouveau. Le ciel se remplit à nouveau de nuages aux contours indistincts, le bleu disparu et il recommença à neiger, plus vite, plus fort. Claudia s’immobilisa, une clairière dans les bois. Elle regardait la neige tomber. Elle n’avait jamais remarqué comme cette chute pouvait varier.  Tantôt elle est précipitée, bouillonneuse, ou tourbillonnante, tantôt elle ne ressemble plus à une chute mais à une mouvement paisible vers le sol. Elle a froid aux mains, mais elle entend tomber les flocons, qui sont parfois larges et lents, puis d’un coup s’évaporent en une multitude étincelante.

Claudia reprit sa marche, pour rentrer, mais par un autre chemin, plus drôle, cependant le village avait disparut, englouti par les collines ou par le brouillard qui recouvre l’horizon et habite chaque repli du paysage. Impossible de se diriger, il ne restait qu’à suivre le chemin, vers un inconnu blême. Elle croisa la route d’un poulailler, d’une maison aux fenêtres brisées, mais le monde était en train de reparaître, lentement, de longs poteaux électriques émergeaient comme des phares, et une demi-heure plus tard, les mains engourdies et les jambes fatiguées Claudia tourna les clefs de la maison. La neige avait déjà fondu.

dsc01687

cadre des photos: ici

Les vacances

•février 9, 2009 • 2 commentaires

Les vacances c’est un petit moment de pause, avant que le rythme infernal ne reprenne, mais ce rythme nous manque presque, comme si la douceur d’une vie hors du temps s’apparentait à une mort consciente et lente, douce et confortable… à moins que ce ne soit l’inverse.
bruluredesjours
Mais dans le silence de la maison vide reviennent certains bonheurs que l’on aurait aimé fixer, garder, comme des pierres précieuses dans un coffret de bois sculpté. Il y eut le plaisir de la neige sur Lyon, qui couvrait le sol d’une poussière d’argent, comme si la réalité devenait un peu plus transparente, comme une poussière de fée. Il y eut la cuisine, chez moi ou à Lyon, des gâteaux, toujours à la cannelle, comme autrefois, un autre hiver, un Noël en Allemagne. Il y eut les jeux avec des Playmobils, ressortis des cartons, colorés comme dans l’enfance, et souriants, ils vivent dans leur éternelle innocence, entre jouets et animaux, princesses et lutins, … Il y eut la visite chez les voisins, à neuf heures du soir, à la recherche désespérée de beurre pour faire des cookies, découvrir l’intérieur de chez eux, en aider un à rattrapper son chat, … Il y eut le ciel très grand qui s’ouvrait au-dessus de la cour, bleu comme il en avait l’habitude avant le long hiver. L’air qu’on respire ressemble à des gorgées d’eau fraîche au début de l’été, quand la chaleur n’a pas encore rendue le froid douloureux de contraste, et il y a comme l’odeur étrange de la possibilité d’un printemps. Il y eut les soirée déraisonnables, où l’on fit semblant d’oublier le lendemain, il y eut les voyages dans des trains bizarrement vides à travers des paysages embrouillardés, il y eut des crachats sur le sol que le givre transformait en paillettes, il y eut des crêpes bicolores, mi chocolat au lait, mi-chocolat blanc, il y eut les leçons de jonglage …
snickerdoodles
Il y eut tous ces jours, chacun unique et irréversible.

La faune étrange des veines de vêtements

•janvier 15, 2009 • 2 commentaires

fruitsdupasse2

« L’enfer, c’est les autres », aurait-dit l’homme laid.

Il aurait pu préciser, le brave homme, que c’était plus vrai encore quand les autres sont en foule dense, enclose dans un lieu fermé de taille aussi réduite que possible, évidemment surchauffé, animée de la faim  du troupeau se précipitant sur la proie abattue. Mais peut-être les philosophes ne pratiquent-ils pas assez souvent l’enfer des soldes. Ayant décidé pour ma part, en non-philosophe convaincue, de faire du sport, je suis allée, une après-midi, au fabuleux centre commercial de la Part-Dieu, grouillant à cette heure-là d’une pullulante population féminine aux mains griffues plongées dans la chair ouverte des vêtements amoncelés et froissés. Horreur ! Malheur ! En cette tragique occasion je manquai successivement de mourir dans la sueur qui saturait l’air des boutiques terrifiantes, de me pendre à la vue du vêtement parfait, bien sûr inexistant dans ma taille, d’assassiner les êtres entièrement absorbés par leur quête peu métaphysique et qui vous bousculent snas vous voir (vous ne portez pas d’étiquette « -50% » )…

Afin d’éviter ces mulitples morts, et pour de nombreuses raisons qui prenaient diversement la forme des hurlements alarmés de ma carte bleue, visiblement en détresse à la suite de mes dépenses inconsidérées (que nous ne détaillerons pas afin de ne pas faire fuir le public), celle de ma montre annonçant que le temps, immanquablement, passait, ou encore du reflet définitivement insatisfaisant renvoyé par les miroirs astucieusement disposés partout, je pris la fuite, on est lâche parfois. Donc, renonçant à agrandir ma garde-robe, à planter mes dents dans le tissu comme d’autres demoiselles aux longs crocs présentes ou à encombrer les allées surpeuplées en embrassant un charmant et hypothétique petit copain réquisitionné pour l’occasion et de manière à immobiliser la moitié des acheteuses-to-be, pour des raisons évidentes, je quittai l’Enfer, n’ayant connu que le premier cercle et sans oser atteindre le suivant: les Galeries Lafayette.

Cette épopée fabuleuse prit ainsi fin.

Au café de la gare

•janvier 12, 2009 • 5 commentaires

deviennentdesfleurs
On file à la fin des cours, le train partira bientôt, s’il n’y a pas de retard… Puis c’est la lecture entre le grésillement du baladeur de la voisine et les vibrations des rails. La somnolence, et la lecture errante, une page lue et relue, les mots hésitent à la frontière de la réalité, et parfois des images, comme des souvenirs ou des rêves un peu désaturés s’interposent. Puis le train arrive.

***

Dans le café on attend lentement que le temps passe, gratuitement jusqu’au soir, jusqu’à l’heure oùl’on se rendra au théâtre. J’ai commandé un thé au lait, comme une douceur quand il fait froid dehors,  d’ailleurs, plus tard, lorsque je suis ressortie marcher dans la ville, j’ai pu escalader l’eau d’une fontaine, entièrement gelée, essayer de tomber, glisser… Alors le thé fume, discrètement, tandis que la télévision écran plat diffuse en boucle des clips bruyants et colorés. J’ai sorti un cahier et je prépare des articles, pour ce blog dans les « peut-être un jour », puis révisions de Lettres: « La Dissertation Générale », ça ne servira à rien.

***

Sur une des banquettes il y a une vieille dame, en pull rose pâle, elle est toujours là l’après-midi, à chaque fois  que je viens. Elle commande un café, le boit et attend. Immobile, parfois elle s’endort et ses yeux se ferment , mais la plupart du temps ils restent ouverts sur son inexistant interlocuteur. Impossible de savoir s’il y a des pensées au-delà (idée infâmante), qui coulent à un rythme différent du nôtre, plus calme et semblable au temps qui coulent dans les grottes qu’aucun son ne trouble jamais.

***

Tout autour les tables s’emplissent et se vident, dans des mouvements mystérieux: ici un couple, qui en buvant du chocolat regarde des photos sur leur portable, là un groupe d’étudiantes de la fac, mais impossible de savoir en quoi … , et cette mère qui emmène sa fille de 3 ans prendre, peut-être pour la première fois,  un jus de fruit. C’est étrange de penser que chacun a une histoire, et qu’elles s’entrecoupent dans ces infime instant.

***

Aller au théâtre, voir tous les gens, entrevoir d’anciens profs, se cacher pour ne pas leur dire bonjour, récupérer le programme, avoir envie de tout voir, puis s’asseoir au dernier rang et scruter la salle. Quand la pièce commence on bascule dans un autre univers, la langue allemande donne immédiatement un autre rythme, une autre épaisseur, un autre toucher à l’histoire, même si la comédienne principale ressemble tellement à la prof d’allemand et que cela crée d’étranges situations… Mais les scènes s’enchaînent et indiciblement la tension se creuse comme une peur qui noue le ventre. Et quand le coup de feu final retentit, j’ai le coeur qui trébuche.

***

Matin, 4h30, retour à Lyon en train pour le DS à 8h. La gare est déserte et le balayeur ressemble à une marionnette plantée pour le décor. C’est un train de nuit, avec semi-couchettes, sans lumière, le voyage ressemble à un long tunnel pour rejoindre le quotidien, hanté par les chimères du sommeil vague et entrecoupé de conscience. Puis le train arrive.

Un instant en suspension

•décembre 30, 2008 • 5 commentaires

whisperdanes2

Un thé Breakfast, les matinées de vacances s’écoulent doucement, tièdes derrière les fenêtres où le givre vient fondre, nous avons fait des gâteaux à la cannelle, nous avons plié les papiers cadeaux froissés, les aiguilles du sapin ont commencé à tomber, sèches déjà, nous avons brûlé de l’encens, nous avons lu des livres pour le plaisir, nous avons attendu que les heures s’écoulent, immobiles ou en écoutant de la musique.

Un thé blanc, je suis sortie pieds nus marcher dans l’herbe gelée et la brûlure est joyeuse comme un feu follet, parfois le ciel semble sur le point de neiger, blanc et lumineux comme lourd d’une progéniture duveteuse. Hélène a apporté de petits gâteaux au glaçage citronné, acide et sucré comme de la neige magique.

Un thé russe, chaleureux et doux, épices et orange, et des mails échangés, des dauphins sacrifiés, des lettres envoyées avec le papier à lettres satiné, des photos ratées et parler avec sa soeur par msn quand on est assises face à face. Battre un boss à la playstation et dévorer un Kundera en grignotant des papillotes, dorées et crépitantes entre les doigts.

Un thé Black Orchid, doucereux et sucré, bergamote et épices, le thé est noir dans la tasse blanche et trop vite le temps a déjà passé, les fêtes ont été pailletées, boucles d’oreilles qui cliquettent, jupe inhabituelle, et un passage chez le coiffeur, les discussions rapides et entraînées avec les cousins lointains, leur vie qui se déroule et que l’on ne suit pas, une sensation d’étrangeté.

Un thé Darjeeling, délicat et tendre, Noël est passé et les classeurs sont ouverts, mais la musique adoucit les dates trop aggressives, on rêve sur des aquarelles pâlies, sur des silhouettes qui s’effacent, sur des imaginations trop floues et chantournées, dans la fumée du thé, déjà l’opium et l’ivresse légère des inaccessibles.

Lecture à la loupe

•décembre 30, 2008 • 6 commentaires

Mimy la Souris m’ayant taggée  me voilà devant un questionnaire, quelle meilleure occasion d’oublier les devoirs qui pourtant n’attendent que moi, et dans ma générosité je fais suivre le virus de la discraction: Celiuus, AL, Theresis, Marion….  vous voilà désignés pour remplir ce dur devoir !

Plutôt corne ou marque-page?
A-t-on idée! Corner une page, le créateur/la créatrice de ce questionnaire ne serait-il point un vicieux, pour oser soumettre une telle idée ! On n’endomage pas un livre, déjà les profs, ces êtres supposés détenir le Savoir nous poussent au péché en disant de souligner les livres, certains osent surligner, voir dessiner dans leurs livres… Sacrilège, diront les prêtres ! Cependant je ne recours pas très souvent au marque-page, parfois un ticket de métro, un rien, et la plupart du temps rien, accompagné de l’illusion que ma mémoire retiendra la page…. Seul le cas de la phrase ou du paragraphe magique, qui devrait rester à jamais gravé en moi mais que je sais devoir oublier trop vite, me pousse à noter, sur la première page et au crayon à papier, la page à retenir.

As-tu déjà reçu un livre en cadeau ?
Diable oui, plutôt trop que pas assez!

Lis-tu dans ton bain?
Oui, avec différentes variantes: le livre léger à dévorer en un bain, agréablement ou le livre de philosophie rébarbatif: coincée dans la baignoire je ne peux fuir, rien pour m’arracher à la lecture lente et fastidieuse… Seul bémol: les vapeurs chaudes, qui peuvent transformer Hegel en berceuse et l’instruction en sieste.

As-tu déjà pensé à écrire un livre?
Plutôt rêver, mais on a tous ses châteaux en Espagne.

Que penses-tu des séries de plusieurs tomes?
Strictement rien pour l’instant, mais si on me demande: quand j’aime le premier tome c’est fabuleux car c’est une chance d’en « avoir plus », de continuer, j’ai aimé ces livres à tomes de ma jeunesse, j’ai aimé l’attente qui sépare la parution des tomes, j’ai aimé la différence entre les tomes, et leurs ressemblances, j’ai aimé la surprise et les retrouvailles… Mais parfois c’est une trahison, quand un tome dément les précédents, quand le temps entre les tomes détruit ce qui faisait le charme de l’un (exemple: la suite des Trois mousquetaires, qui m’a fait jurer de ne jamais lire le dernier tome ! D’Artagnan ne vieillira pas.) Evidemment on peut inverser tout cela pour les livres ennuyeux, qui font durer sur de longs tomes leur grisaille morose.

As-tu un livre culte?
Selon l’antique vénération de chiffre sacré, j’en ai trois.

Aimes-tu relire?
Oui, j’aime retrouver le livre comme un vieil ami, qu’on retrouve après une séparation, nous avons vécu chacun de notre côté et il y a tant à dire à nouveau. Mais comme les amis, parfois on ne les retrouve pas et on parle désormais dans le vide. D’ailleurs je n’ai pas le temps de relire.

Rencontrer ou ne pas rencontrer les auteurs de livres qu’on a aimé?
Non, a) ils sont morts et je ne suis pas adepte des tables parlantes. b) Je préfère les livres aux hommes, ils sont décevants, terriblement humains. c) Que leur dirais-je? Je ne suis rien, ni personne, je pourrais seulement les écouter, autant écouter leurs interviews.

Aimes-tu parler de tes lectures?
Oui, mais seulement: à ma mère ou à des gens qui n’ont aucune idée de ce dont je parle, qui n’ont jamais entendu parler du livre dont il est question de manière à pouvoir me tromper impunément.

Comment choisis-tu tes livres?
Bibliographie oblige, la plupart du temps le choix n’est pas le mien, sinon: les titres, les résumés, et surtout en avoir entendu parlé par H, par des gens que je respecte, ou parce que je connais l’auteur….

Une lecture inavouable?
Bien sûr, j’aime trop les secrets pour ne pas déclarer inavouable tout et surtout n’importe quoi. Un aveu en direct: je lis l’Ordinateur Individuel dès que possible, ou Chasseurs d’images...

Des endroits préférés pour lire?
Le bain pour lire tranquille, le train, la chaise-longue installée devant la fenêtre de ma chambre, mon lit…

Un livre idéal pour toi serait:
Je ne sais pas, un A Rebours éternel, ou un Gracq toujours neuf….

Lire par dessus l’épaule?
Juste le temps de deviner quel livre est en train de lire la victime d’espionnage, sinon non, je déteste qu’on me le fasse, et il est toujours stressant de ne pas savoir où en est l’autre, la crainte qu’il soit arrivé au bas de la page trop tôt…

Lire et manger?
Oui, quand c’est des livres, usuels, habituels, pas les livres sacrés ! Et toujours ou presque du thé, divers, lentement, lire en attendant qu’il refroidisse, puis siroter, se brûler les lèvres et reprendre la lecture.

Lecture en musique, en silence, peu importe?
Là encore, tout dépend du livre, il y a les livres avec musique pop, les livres que je respecte ont droit à la musique classique, Proust est pour moi irréversiblement lié à Pachelbel, leurs beautés se tressent, Gracq avec Beethoven… Et Huysmans en silence, religieusement.

Lire un livre électronique ?
Pourquoi pas, par curiosité, si je ne l’ai pas sous forme de « vrai » livre, mais rien ne pourrait remplacer le poids du livre, le toucher des pages, la police, l’odeur du papier…

Le livre vous tombe des mains : aller jusqu’au bout ou pas?
La plupart du temps, oui, une question de rigueur, et pour ne pas avoir à le recommencer… mais souvent je cède, en me disant que la lecture ne doit pas être une corvée et le regrette ensuite.

Résultat de l’absence de champagne

•décembre 26, 2008 • 3 commentaires

{image le jour où WordPress cessera de me faire la tête}

J’ai rencontré Archibald un jeudi, par une glorieuse fin d’après-midi de juillet. Sans gêne, il se prélassait sur l’une de mes étagères et c’est en entrant dans ma chambre pour chercher un CD que je le découvris. C’est à peine s’il daigna lever un œil paresseux sur moi lorsque je poussai un cri de surprise à sa vue. Cet animal flegmatique tenait à finir sa sieste, il bailla et me parla ainsi.
– Vous pourriez tout de même être plus discrète mademoiselle, sachez que vous n’êtes pas seule dans cette pièce, et veuillez ne pas troubler le repos d’un aîné.
Aucun doute possible, c’était bien le caméléon bigarré, aux pattes à la longueur démesurée qui m’adressait la parole. Et sur un ton péremptoire, s’arrogeant le droit de me houspiller dans ma propre chambre, lui, élément clairement, soit surnaturel, soit fruit de mon imagination fatiguée. Et, puisque je ne me décidais pas à lui céder les lieux, il reprit la parole.
– Eh bien jeune inconnue, puisque vous ne semblez pas vouloir disparaître de ma vue immédiatement, occupons utilement le temps que nous avons à passer ensemble. Mon nom est Archibald d’Isarmonia, marquis d’Ileperdue. J’ai été chassé de mon royaume, et je viens m’installer en ces terres nouvelles. Un problème ?
J’étais un peu prise de court, et le lézard avait une barbichette  blanche du meilleur effet. Il fallait pourtant trouver que dire.
– Alors… Bienvenue, marquis, je vous saluerais volontiers si je savais faire, mais en tant que propriétaire de la chambre que vous venez de « conquérir » il va falloir que… je rappelle d’abord que précisément JE suis la propriétaire ! Et qui t’a chassé ? D’où ? Comment peux-tu parler ? Tu ne peux pas être réel ! Et … pourquoi ici ?
-Trop de questions, la demoiselle ! Présentez-vous, à moins que vous ne soyez une quelconque bonniche ?
Un peu insultée, je donnai ma description et mon référencement social, mes dates de naissance, pas encore celle de ma mort, mais je promis de la transmettre dès que j’en serais moi-même informée.
C’est ainsi que nos relations débutèrent, il me raconta les histoires de son pays, du roi qui était un perroquet plus coloré encore que lui-même, des araignées qui avaient désormais le monopole du commerce de soie, ce qui l’inquiétait au plus haut point, de son château autrefois magnifique et qui tombait en ruine…. Et je le laissai vivre dans mes intérieurs, c’était somme toute un hôte agréable, aux mille histoires merveilleuses et au caractère facétieux.
Jusqu’au jour où, prise d’un agacement infini, je l’écrasai sous un vieux dictionnaire de latin et récupérai son corps chatoyant. Je le fis sécher, entre deux pages de vocabulaire barbare pour garder le souvenir de ses contrées lointaines.