Voyage


Après-midi de veille de vacances, le temps semble passer plus doucement, pas plus lentement, mais il glisse comme un velours sur notre peau, sans accroc, mat: il est délié des contraintes habituelles, prêt à prendre son envol sitôt qu’on sortirait de cours, une longue étendue libre s’offrirait, vierge encore, blanche ou plutôt beige, sans éclat excessif, juste là, à disposition sans s’imposer.
Je n’ai pas fait mes valises, pas encore. Il fait tiède, pas vraiment beau, mais le froid mordant des derniers jours s’est évanoui. On entre dans un cocon d’automne, doux comme le marron-brun des feuilles de platane, et qui rougeoie entre celles de vigne, brasillantes de l’autre côté de la fenêtre du train sur les collines de Tain l’Hermitage. Je m’échappe. Le prof de philo pet parler, les démonstrations sont des animaux de métal irisé qui, fantastiques, s’envolent. Les autres se pressent sûrement dans la petite salle, ensevelis sous les troupeaux galopants de polycopiés.
Le wagon est presque vide, un peu vieilli, il a une face taguée et quand le soleil vient traverser cette vitre bigarrée un vitrail s’installe dans cette église éphémère, un arc-en-ciel projeté à mes pieds. J’ai oublié mon appareil photo, mais il y a dans la beauté de cette après-midi d’automne, la marque douloureuse et mélancolique du « Nevermore » verlainien, rien ne saura jamais recréer ces instants, les couleurs, les vibrations du train et la voix de Simone*, le sac sur les épaules, l’odeur de la terre humide qui sèche déjà, les vacances imminentes et savoir que peut-être on frôlera une bulle du passé qui flotterait encore en miroir déformant au-dessus de ce moment.
Mais le vent l’emportera hors de portée et il ne restera que le soleil roux d’octobre et les vignes déjà mourantes.

*Simone: nom de la voix féminine énumérant les arrêts, les horaires, les trains…

Publicités

~ par V. sur octobre 29, 2008.

4 Réponses to “Voyage”

  1. Merveilleux moments que tu as passés…
    Et merci pour tes mots.

  2. Ca fait plaisir de retrouver cette écriture… Les heures qui précèdent les vacances et la cathédrale éphémère, c’est exactement ça.

  3. Euh, juste une petite remarque à propos des citations de la colonne de droite.

    « Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant d’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime, Et qui n est, chaque fois, ni tout à fait la même Ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend.

    – Baudelaire –  »

    … Sauf que c’est de Verlaine.

    😉

  4. Mea culpa, voilà une erreur regrettable, que je viens de corriger grâce à toi. Merci bien. (mais quel courage de tout lire avec attention !)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

 
%d blogueurs aiment cette page :