Etre hypokhâgneuse au quotidien

A place in time

 » Et le pauvre gars,
Quand vient le trépas,
En songeant à sa vieille Khâgne,
Que jadis, d’un air méprisant,
Il osait comparer au bagne,
Il se dit : c’était le bon temps ! »

(Complainte du khâgneux)
La vie d’hypokhagneuse (ou -gneux) a de nombreuses spécificités, toutes plus intéressantes les unes que les autres, elle a ses tracas: dormir devient un synonyme de temps perdu, et vacances de période de révisions, le temps est rapidement considéré comme une denrée rare… L’hypokhâgneux en puissance développe des réflexes inédits: tout devient artéfact littéraire, chaque chose est un signifiant, dont il faut absolument trouver rapidement un signifié, le sérieux c’est le sériel, et autres signes d’une future démence.
Ce pauvre jeune a également de bien tristes loisirs: il doit subir les Khôlles, interrogations orales redoutées, et en cette période de fin de trimestre, le Concours Blanc, terrible. En fonction de ses options il a 30 à 40 heures à passer enfermé dans une salle surchauffée, créant désespérement des plans aux éternelles trois parties, cherchant des ouvertures ou feuilletant avec ardeur son dictionnaire durant les versions. Il passera ainsi quelques 6h à se demander: « pourquoi accorder une importance particulière au dénouement d’une oeuvre littéraire », puis 4h à tenter (en vain) d’expliquer le lien entre « les services et les villes dans le monde », il pourra alors consacrer six nouvelles heures à s’interroger: » Sommes-nous maîtres de nos pensées? » … Face à de telles questions on comprendra sans peine, qu’une fois arriver à la cantine le malheureux sombre dans le délire et commence à raconter une sombre affaire incluant le prof d’anglais, un poisson, une savonnette, deux profs d’espagnol et une mère castratrice….
Mais il y a aussi les bons moments: chercher à savoir si, au final, nous avons, oui ou non, l’idée d’infini en nous, quant à savoir si c’est grâce à Dieu, envisager de magnifiques réformes pour l’ECJS, savoir dire couvre-théière en anglais, apprendre que César est mort en grec (et oui, on vous a menti mes pauvres: « Tu quoque mi fili », c’est niet! En vrai c’est  » καὶ σὺ τέκνον », » toi aussi mon enfant », car, il s’adressait à son fils adoptif et ami, Brutus, dans la langue familiale, le grec, employé avec les amis et la famille) , découvrir le talent de Napoléon pour les batailles de boules de neige, chanter des chants khâgneux en latin (tout de suite, ça fait classe, même si on ne comprend qu’un mot sur deux), voir en plein concours blanc un khâgneux désemparé se précipiter sur le prof surveillant pour lui réclamer une khôlle, voir les gens s’évanouir en cours (« mais c’est normal, ne vous inquiétez pas, ça arrive souvent aux hk, ils sont fragiles »), attendre jusqu’à minuit la sortie du dernier Harry Potter et le cacher le lendemain parce que ce n’est pas du Flaubert, voir, au milieu de l’épreuve de philo du concours blanc débarquer tous les khâgneux qui nous distribuent, thé, madeleines, bonbons et chocolat pour nous réconforter, entendre le prof de Lettres chanter « joyeux Anniversaire » à un élève, voir la prof d’allemand pouffer en parlant d’un tracteur (elle aussi, elle doit trop travailler), aller au théâtre tous ensemble, se faire menacer de mort par la prof de latin, devenir Docteur en étourderie….

Finalement l’hk, c’est fantastique, ça bousille un ou deux neurones (ils crament les pauvres, ils surchauffent), mais c’est fantastique…

Ajout 1: les joies du concours blanc, la suite: faire une version de latin, quand la nuit tombe, sans lumière, s’arracher les yeux sur le Gaffiot, et oh miracle, la lumière fut. Puis finalement non, elle repart, et vlan 2h dans la pénombre, et enfin, le prof, face à notre désarroi croissant (et surtout ne pouvant plus corriger ses copies) va se plaindre Dieu sait où et la lumière revient!! Ouf! Faire une version de latin (oui la même), où les gens s’arrachent le pied avec la main droite, oui, moi aussi j’ai trouvé ça bizarre… et tout s’explique, en fait ça ne voulait pas dire ça. Faire une version de latin et voir un homme traverser la salle, avec un énorme sac-à-dos, des chaussures de marche, la veste de montagne… certes on est au dernier étage … mais quand même!!!

Ajout 2: Tiens le concours blanc, c’est vraiment une autre dimension, surtout au niveau du temps: deux fois au cours de cette semaine, nous sommes entrés dans un monde au temps différent du notre. Il y a, au-dessus du tableau de la salle de concours, une horloge. Et par deux fois celle-ci, saisie par je ne sais quelle furie, s’est mise à tourner, tourner si vite, une heure, puis une autre s »écoulaient en une minute. Et nous autres de la regarder d’un air abasourdi. Et puis, après douze heures, de retour à son point de départ, elle reprend un rythme normal. Etrange. On a donc travaillé vingt-quatre heures de plus que prévu…

Ajout 3: Fini, étrange de voir que la vie reprend son cours, les horaires sont les mêmes qu’avant, et ils nous semblent d’un coup étranges… pas 6h à la suite? prendre des notes? comme si une éternité s’était écoulée depuis la dernière fois que nous avons fait cela… Mais qu’on ne perde pas espoir: samedi: 4h de DS de latin, pour ne pas nous dépayser!

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~ par V. sur novembre 28, 2007.

4 Réponses to “Etre hypokhâgneuse au quotidien”

  1. Aaah, que de souvenirs… est-ce la totale privation de loisirs qui rend ces micro-événements si attachants ? est-ce le sentiment d’appartenir à une communauté ? est-ce l’épuisement nerveux qui fait aimer d’autant plus ces frôlements de l’absurde au quotidien ?… « c’était le bon temps », comme dit la complainte ! … mais tu ne devrais pas être en train de réviser ton concours blanc, toi, au lieu de donner dans la nostalgie prospective ?? 😉

  2. La folie du concours blanc est très semblable d’une (hypo)khâgne à l’autre. On devient tous un peu fous, mais c’est plaisant au final – surtout quand c’est bien écrit comme ici. ^^
    Vos chants khâgneux… serait-ce Vara, tibi khâgna, Vara, celebrat gloriam… ?
    [désolée de cette intrusion, mais j’adore m’immiscer dans les délires des autres (hypo)khâgneux]

  3. C’est joliment raocnté tout ça 🙂
    «Finalement l’hk, c’est fantastique, ça bousille un ou deux neurones (ils crament les pauvres, ils surchauffent), mais c’est fantastique…» > Bien d’accord !

  4. J’ai adoré cet article, il dédramatise l’hypokhagne et me donne presque envie de finir ma dissert de littérature.
    Dans les citations dans la marge… Je pensais que « je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant, d’une femme inconnue… etc » c’était de Verlaine ?

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