L’art de lire un livre

 Secret Life

C’est tout un art de lire un livre, de le lire de la meilleure manière possible, avec toute la mise en situation, pour que tout soit parfait. Evidemment il y a diverses configurations, en fonction du livre lu, du temps disponible, de l’humeur, de tant de choses. Quelques versions personnelles:

Le roman américain, récent, presque le cliché: on le lira à table, ou plutôt, en mangeant, dans la baignoire, avec planche bien installée, en travers, pour poser le minimum nécessaire. L’eau du bain est un peu trop chaude. On mange de ces nourritures toutes prêtes, saveur Tex-Mex, qu’il faut déchiqueter et manger à la barbare avec les doigts, sans pour autant salir le livre, ça se respecte un livre, il y a un rouleau de sopalin sur la planche, pour éviter les taches. Le livre se dévore, rapidement, comme la viande qui l’accompagne. Il y a un verre de jus de fruit (ou de Coca, si l’on aime) à côté de l’assiette et du livre, coincé en position ouverte par la bouteille.

Le roman policier (ou de science fiction): il pleut au dehors, on est blotti dans un fauteuil, une couverture serrée sur nos genou, peut-être une émission inintéressante à la télé, en bruit de fond.

Livre léger, pour enfant: à la lumière électrique, jaune, chaude, en buvant une tisane sucrée, à l’heure du goûter, la nuit tombe (ou pas, et on supprime la lumière dans ce cas), une musique sort des enceintes, le Roi Lion, vous avez brutalement replongé en enfance, et ce sont des tartines au Nutella que vous mangez d’un air hésitant, la main tatonnant sur la table avant de trouver la tartine et les yeux ne quittant pas le livre, absorbé(e) par les rebondissements multiples, une minute s’écoule parfois entre deux bouchées, et tantdis que votre soeur passe dans le couloir en vous regardant d’un air soupçonneux, vous pouffez seul(e) avant de boire une gorgée de tisane, encore tiède.

Un livre au hasard, ni particulièrement important, ni négligeable, on l’aime, mas ce n’est pas Le Livre: N’importe quand, vous vous jetez dessus, vous en goûtez un petit bout entre deux cours, dans le tram, dans le métro, en marchant dans la rue… puis vous le continuez chez vous, avec du thé English Breakfast, une musique aléatoire (la radio, qu’importe, si possible en accord avec l’esprit du livre).

Le livre que vous n’aimez pas: ce livre, vous vous acharnez à le finir, mais il pèse dans votre sac, il vous casse les pieds et votre regard se porte souvent sur le bas de la page, pour en consulter le numéro, afin de savoir combien il en reste encore… Tantôt vous en lisez un long bout, sans rien pour l’accompagner, pour s’en débarasser, comme on avale d’un coup une grosse cuillerée d’un infâme médicament, il n’y a pas de musique, un rien vous distrait de ce livre dans lequel vous ne parvenez pas à entrer… Ou alors par petits morceaux, parce que vous saturez trop vite…

Le Livre, (il peut y en avoir plusieurs) : ce sont ces livres que vous relirez, qui vous bouleversent, qui s’impriment à jamais dans votre âme, y laissant une marque indélébile que vous porterez avec fierté. Vous respectez ce livre, ce n’est pas un culte mais presque, il est beau, supérieur, comme d’une race différente aux livres taillés dans le matériau commun. Celui-ci, il est hors de question de le lire n’importe où, n’importe comment, il mérite plus de respecte, on ne le traite pas ainsi, on ne le gâche pas comme cela, sa lecture devient un rite, à l’obscure déesse du Lire. Vous le lisez avec un thé rare, au goût plus fin, plus raffiné, plus léger et soluble dans l’air (… comme l’impair…), la pièce est rangée pour qu’aucun objet n’agresse votre vue et ne vous arrache au livre, le siège est confortable, mais pas trop, il n’est pas le but de la lecture, en arrière-fond, une musique, classique, dont la tonalité dépendra de celle du livre ( pour moi: Julien Gracq s’accompagne des Symphonies de Beethoven, emportées, puissantes… qui s’accordent particulièrement avec le Château d’Argol). Une fois ces préparatifs exécutés, vous plongez dans le Livre, avançant avec délectation, pas trop vite, de peur de manquer des choses par hâte, et lentement vous le savourez. Puis alors que votre oeil, pour se délasser, passe sur votre montre, vous vous apercevez avec horreur de l’heure tardive, du fond de thé froid, oublié, … dur retour à la réalité.

Proust, qui a droit à un traitement spécifique: vous le lirez de manière presque similaire au précédent, quoiqu’en choisissant un thé différent, et surtout, des madeleines accompagnent cela. Des madeleines pur beurre, peut-être Casino, mais pur beurre quand même. Ensuite toute la question est de savoir comment imiter Proust au mieux: « je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. » Mais plusieurs problèmes se posent alors: les miettes, dans le thé, c’est mauvais… Il faut une quantité de madeleines énorme pour finir le thé, il faut une grosse cuillère pour parvenir à sentir le thé et la madeleine, mais dans ce cas il faut une tasse très large pour parvenir à prendre le thé avec cette cuillère sans que la madeleine tombe dans la tasse, et puis, toute ces étapes déconcentrent… Mais, qu’importe cela a un tel charme, il y a cette musique de chambre, douce, pour ne pas entraver la lecture, mais en la portant au contraire… Et soudain, au milieu d’une phrase de Proust, « mais j’ai entendu cette musique récemment », et on reconnait la musique d’un film vu dans la semaine, étrange il y avait si peu de chance de voir ce film et d’écouter le disque à sa suite, soudain, c’est comme si l’on retrouvait un vieil ami dans cette musique reconnue… On est attentif à ce bonheur puis la musique est terminée et l’on replonge dans le livre….

Et vous comment lisez-vous?

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~ par V. sur novembre 24, 2007.

3 Réponses to “L’art de lire un livre”

  1. J’aime ta nomenclature, et ton art du détail pour chaque type de livres… J’ajouterai juste que Le Livre se reconnaît surtout à ce qu’il est le seul que l’on puisse lire n’importe où, avec n’importe quel bruit de fond, sous n’importe quel éclairage, etc. Parce qu’il existe assez en nous pour nous faire oublier le reste, et qu’il est le seul à avoir cet effet. (mais bon, c’est aussi parce que j’ai une capacité d’attention trop facilement distraite, pour tous les autres livres !).
    Tu écris bien ! Il devrait y avoir aussi un « art de lire » pour un blog comme le tien. Soumets la question à tes lecteurs…

  2. Je me reconnais bien dans la lecture du livre pour enfant. (Avec la main tâtonnante à la recherche de la tartine, qui la trouve parfois… un peu collante).En ce moment, c’est Peter Pan, en anglais tout de même – histoire de jeter en appât à sa conscience l’horrible caution de l’utilité. Avec pas mal de rire, parce que c’est beaucoup plus railleur et ironique que le dessin qu’en a tiré Walt Disney. Mais je m’égare.

    Proust se savoure… et se suffit à lui-même, je trouve. Et puis, s’il faut caler le rythme des bouchées sur celui des phrases, soit la madeleine aura eu le temps de se dessécher (pour peu qu’entraîné par l’envie de poursuivre, on omette un point), soit il faudra trancher dans le vif des subordonnées…

    Et puis il y a aussi le livre qui redonne envie de lire, et qu’on lit à un rythme chaotique, tantôt tournant les pages à grande vitesse, tantôt en se reprenant et freinant pour mieux savourer. Parfois au sein d’une seule page, avec une phrase entr’aperçue en avance et un retour immédiat aux phrases enjambées.

    Et le livre étudié, dont on prend soin au début de l’année et qui finit mâché – surligné, sous-ligné, annoté, corné. Une épave vivante. Mais une lecture complétement différente, le stabilo étant nettement moins savoureux que le thé.

    Enfin, ce blog… Seccotine que je ne connais pas a raison de poser la question. Blog découvert, parcouru, et mis en lien pour pouvoir y revenir à loisir, et prendre le temps de lire vraiment, et de laisser un (trop?) long commentaire pour faire partager son enthousiasme. Sans rien boire, l’heure du thé étant largement dépassée – je pourrais essayer la tisane… ^^

  3. Tu as raison : ta soeur passe sur ce blog d un air soupconneux …

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